• Les risques d’une « Darfourisation » du nord Niger

    Les risques d’une « Darfourisation » du nord Niger
    Naissance d'un nouveau front armé


    Ni le ton apaisé du message à la nation du président Tandja lors de la célébration, le 24 avril dernier de la journée nationale de la Concorde, ni l'engagement réaffirmé à cette occasion, du Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ) à privilégier le dialogue dans le règlement du conflit armé dans le Nord, encore moins les différentes médiations entreprises par certains Etats voisins et les appels de la société civile n'ont permis d'ouvrir la voie à la paix. Ce qui traduit aujourd'hui un durcissement des positions. L'option guerrière semble ainsi avoir pris le pas sur celle de la négociation et de la paix.

    Ce qui ne laisse présager pour l'instant d'aucune lueur d'espoir d'un règlement pacifique du conflit, c'est que le MNJ lui-même semble traversé par des vents contraires. La dissidence au sein du mouvement est, en effet, apparue au grand jour. Cette nouvelle donne ne peut manquer d'affecter la situation politico-militaire de la région septentrionale du pays. Après avoir été implicitement désavoué par le Mnj, Rhissa Ag Boula, ancien ministre du tourisme et ex chef de l'Organisation de la Résistance Armée (ORA) - signataire des accords de paix de 1995 -, à son tour, se désolidarise du Mouvement des Nigériens pour la Justice. En compagnie de Mohamed Ag Aoutchiki Kriska, un autre « ex combattant » du Front de libération du Tamoust de Feu Mano Dayak, Chehna Hamaté et Kaocen Maiga - deux autres dissidents de l'aile politique du Mnj en Europe, ils créent le « Front des Forces de Redressement » (FFR). Dans leur littérature, les fondateurs du FFR reprochent au Mnj son « manque de réactivité de l'encadrement » et l'« inefficacité de sa stratégie militaire face aux offensives de l'armée nigérienne ». A la tête de ce nouveau front qui a pris « un engagement ferme de mettre fin aux massacres des populations civiles par l'armée nigérienne », on retrouve Mohamed Aoutchiki comme président et Rhissa Ag Boula en tant que « commissaire à la guerre ».

    La composition de ce nouveau front, qui se targue d'un effectif invérifiable de 200 membres, ressemble fort à un gouvernement provisoire ou de transition avec des « commissaires à l'action humanitaire, à la jeunesse, à la culture ou chargé des relations avec l'Europe, l'Amérique, le Maghreb, etc. » Elle atteste surtout des visées sécessionnistes de Rhissa Ag Boula qui, lors d'une interview accordée à l'hebdomadaire français Le Nouvel Observateur en janvier dernier, avait annoncé son intention d' « occuper les centres urbains en pays touareg de façon permanente et former un gouvernement provisoire de la lutte du peuple touareg » Tout un programme !

    La scission au sein du MNJ va-t-elle faciliter la tâche à l'armée nigérienne dans ses assauts contre une rébellion désormais « fragilisée » ? Ou alors renforcée avec la naissance d'un nouveau front ? Rien n'est moins sûr. Car, ces fronts dont les ailes politiques sont basées en Europe peuvent bénéficier des complicités et soutiens extérieurs. En outre, ils risquent fort par leur émiettement de compliquer davantage la situation sécuritaire du pays. Le cas du Darfour soudanais est assez illustratif pour éviter au Niger de s'enliser dans un conflit dont on n'a pas encore fini de mesurer les conséquences. Ce risque doit immanquablement être pris au sérieux par les décideurs politiques.

    Il reste que des repris de justice comme Rhissa Boula ou des aventuriers comme Aoutchiki Kriska, ont depuis longtemps perdu toute crédibilité au sein même de la communauté qu'ils prétendent défendre. Tant que leurs intérêts personnels ne sont pas menacés, et qu'ils occupent des strapontins juteux, ils sont les plus égoïstes et les plus anti-fédéralistes qui soient. Otez leur ces prébendes que les voilà, à la hâte, reconvertis en commissaires à la guerre et autres titres pompeux, et prônant une idéologie communautariste à laquelle, eux-mêmes n'y ont jamais cru ! Rejeté par le MNJ, lequel formellement ne s'inscrit pas dans une approche sécessionniste, Rhissa Boula, soudain pris de nostalgie, mais sans doute et surtout de vertigo, aspire aujourd'hui à se recréer une nouvelle virginité de « combattant » pour revenir en force sur le devant de la scène politique nationale, régionale et française. A cette fin, il lui fallait coûte que coûte surenchérir et concurrencer le MNJ, manifestement enclin, lui, à s'ouvrir au dialogue avec les autorités, même si des préalables rigides ont été posés ! On ne peut pas avoir passé sept longues années successives dans les différents gouvernements du Niger et crier à la guerre une fois qu'on y a été éjecté - pour être jugé dans une affaire de droit commun ! L'entrée en scène de Rhissa Boula peut à cet égard être comprise comme une manœuvre préventive visant à se doter d'une légitimité communautariste rebelle susceptible de décourager la France de l'extrader au Niger en s'appuyant sur quelque vague accord, si toutefois le gouvernement nigérien en faisait la demande.

    Dans tous les cas, les appétits de ces ex-chefs des fronts se sont fortement aiguisés compte tenu des perspectives prometteuses qui s'offrent aujourd'hui au Niger avec l'uranium, l'or et bientôt le pétrole. Ces immenses richesses, sources de nombreuses convoitises, ont, on le sait, engendré de nombreux conflits et tragédies sur le continent, et les premières victimes sont généralement les populations riveraines : massacres, viols collectifs, famines, migrations forcées sont leur lot quotidien. C'est dire qu'une « darfourisation » de la zone Nord sera surtout fatale aux communautés environnantes, déjà précarisées, celles-là mêmes dont les chefs des fronts armés prétendent être les porte-parole, sans que personne ne les ait commis. Gageons que les autorités feront leur maximum pour ne pas tomber dans cet engrenage infernal, en privilégiant, elles, la voie de la négociation et de la paix avec la véritable rébellion armée ! Tout en veillant bien entendu à ce que le mercenariat international ne soit pas un filon exploité par les anciens chefs de l'ORA et leurs barbouzes apatrides au profit de pays ou de multinationales avides de richesses minières ou pétrolières.

    Albert Chaïbou

    Source: ALTERNATIVE NIGER

    « Niger : Une nouvelle loi sur le statut du député scandalise la populationAfrique de l'Ouest : OCHA rapport de situation mensuel, 08 juin 2008 »
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