• "La Chinafrique"

    "La Chinafrique"
    La "Chinafrique". Voici un terme qui renvoie à un phénomène géopolitique croissant et qui a remplacé depuis une décennie la "Françafrique", autre symbole peu glorieux des relations politico-militaro-économiques entre la France et les Etats africains.


    En effet, la Chine communiste, puissance économique de premier ordre, bientôt seconde superpuissance avec les Etats-Unis, dévoreuse mondiale de matières premières, a noué avec l'Afrique des liens plus ou moins forts, mais qui lui assurent une hégémonie inédite sur le continent africain. C'est dans un livre-enquête que Serge Michel, journaliste du Monde en Afrique de l'Ouest, propose de découvrir en profondeur les coulisses de l'influence chinoise en Afrique. Dans cette entreprise, il s'est adjoint l'aide de Michel Beuret, journaliste suisse, et du photographe Paolo Woods, auteur entre autres de la couverture du livre.

    La Chine, amie sincère ou partenaire intéressé ?

    Le phénomène de la présence chinoise en Afrique ne date pas d'hier. Depuis que Deng Xiaoping avait lancé en 1978 son fameux "Enrichissez-vous !" à son peuple, les Chinois ont pour la plupart assumé leur quête de franchir de nouvelles frontières, passant du collectivisme à l'assouvissement des intérêts personnels, de sortir de la Chine rurale pour découvrir un monde en voie de globalisation.

    Aujourd'hui, la République populaire de Chine (RPL) se targue d'avoir ouvert une nouvelle coopération "gagnant-gagnant" avec les Etats africains : ces derniers, depuis les années 60, ont acquis leur indépendance, mais n'ont pas réussi à hisser leur économie à un meilleur niveau, malgré les aides en milliards de dollars de la communauté internationale. En effet, les détournements de fonds et la corruption immense ont gangrené ces aides : les élites se sont enrichies en s'appuyant de régimes autoritaires ou dictatoriaux, tout cela en détriment permanent des populations locales.

    Délaissant l'Afrique pour sa mauvaise gestion des deniers internationaux, la Chine a vu une porte intéressante s'entrouvrir : les élites africaines, jugeant qu'elles ont été abandonnées par l'Occident et souvent par l'ancienne puissance coloniale la France, ont vu le partenaire chinois se rapprocher d'elles au nom de l'entraide "sud-sud" entre les peuples. Une bien belle motivation, si elle ne cachait pas la préoccupation première de l'Etat chinois d'assouvir son économie galopante en matières premières dont est richement pourvue l'Afrique : pétrole et gaz, or et diamants, bois tropicaux, ivoires, etc.

    Une Afrique reconstruite et pillée à la fois

    L'enquête journalistique dévoile une série de coopérations plus ou moins opaques entre les élites politico-affairistes d'Afrique et de Chine : contre l'exploitation quasi-monopolistique d'une forêt du Gabon, d'un champ pétrolifère au Nigeria ou en Egypte, d'une mine de cuivre en Angola, les entreprises nationales chinoises proposent en contrepartie aux gouvernants africains la construction à bas prix d'infrastructures routières, de ponts, de barrages hydroélectriques, de complexes immobiliers immenses... Ces projets souvent monumentaux sont ainsi gagnés par des appels d'offres souvent arrangés, afin que le partenariat "gagnant-gagnant" soit assuré entre la Chine et l'Afrique.

    Malheureusement, sur fond d'exploitations catastrophiques au niveau écologique des ressources naturelles, les élites africaines ont signé des accords avec les autorités chinoises qui excluaient et les partenaires occidentaux et les impératifs en matière de droits de l'homme. Car c'est bien sur ce dernier point que la Chine semble avoir fait la différence dans sa compétition avec l'Europe, le Japon et les Etats-Unis : elle n'a jamais exigé que les gouvernants africains, plus ou moins mal élus ou installés par d'autres puissances étrangères, fassent des efforts en matière de démocratie.

    Au cours de leurs voyages à travers l'Afrique, les journalistes ont ainsi entendu la même rengaine de la part des hommes politiques africains : l'Occident n'a fait qu'exiger d'eux plus de démocratie sans leur apporter de l'aide en matière de reconstruction et surtout en réduisant ou en coupant net les aides financières. Inversement, la Chine a libéré de nombreux crédits, a fourni de l'aide logistique et des coûts réduits pour reconstruire l'Afrique, sans jamais exiger le moindre effort en matière de droits de l'homme... Corruption contre démocratie, construction d'infrastructures contre pillage des ressources naturelles, l'enquête fait le constat amer d'un partenariat plus vénal que sincère, plus proche de relations affairistes entre élites sino-africaines qu'un rapprochement bénéfique entre peuples de régions en voie de développement.

    L'Afrique se rebelle, la Chine a peur :
    La Chinafrique évolue vite
    mais si la Chine croit que son influence est acquise en Afrique, elle doit encore apprendre que l'Afrique, du moins celle des peuples qui n'ont pas accès aux leviers du pouvoir étatique, sait se rebeller face aux dérives et aux injustices que crée la Chinafrique. En effet, d'après l'enquête, la Chine a été au premier rang des soutiens à des régimes peu recommandables : les dictateurs comme Robert Mugabe au Zimbabwe, le régime islamo-militariste d'Omar el-Béchir au Soudan, les gouvernants affairistes du Gabon et du Congo, les régimes autoritaires et corrompus comme en Angola, etc. Nombre d'aides et de subventions de la Chine ont permis à ces régimes d'entretenir leur train de vie luxueux - faute de nouveaux crédits occidentaux conditionnés à l'exigence des droits de l'homme - et de réprimer dans le sang les soulèvements de rébellions régionales, ethniques et les manifestations des opposants politiques.

    Ainsi, face aux injustices croissantes, les Africains se soulèvent face aux Chinois : manifestations et grèves des ouvriers congolais face aux entreprises chinoises qui les payent mal ou les briment de façon raciale ; colère des artisans égyptiens face aux copies importées de Chine pour alimenter le marché touristique local ; les Algériens sont insatisfaits des infrastructures fragiles et réalisées en retard par les entreprises chinoises ; menaces des commerçants nigérians devant l'inondation du marché local par la quincaillerie chinoise à bas prix ; prise d'otage des ouvriers et des ingénieurs chinois par des mouvements touaregs qui protestent contre l'exploitation de l'uranium dans leur région, sans que leur peuple puisse bénéficier légitiment des retombées économiques... Mais combien de temps dureront ces révoltes et jusqu'où iront-elles ? Renverseront-elles aussi les régimes locaux ? Rien n'est moins sûr.

    Les ressortissants chinois ne se laissent pas faire et vont même jusqu'à manifester pour protester contre les violences qui ont lieu lors d'incidents entre les Chinois et les populations locales. Ce qui fait dire à un chef de police africain à l'attention de ressortissants chinois : "Ne venez pas faire chez nous ce que vous ne faites pas chez vous !" Terrible phrase qui témoigne bien du peu de cas que la Chine communiste et les régimes africains font de la démocratie...


    L'ouvrage collectif de Serge Michel contribue à éclairer l'actualité et le passé récent des relations sino-africaines. Le lecteur en apprendra bien plus que n'en disent les médias traditionnels, plus enclin à rapporter avec une crainte respectueuse l'actualité d'une Chine qui se découvre plus hégémonique que jamais. Les auteurs rappellent très brièvement que la Chine a certes apporté des améliorations dans les infrastructures des pays africains, mais qu'elles se sont faites au prix d'accords opaques, de l'humiliation de la main-d'œuvre africaine, de la ruine des économies locales, de soulèvements armés ethniques et de ravages de l'environnement.

    Dans les années à venir, la Chine semble encore assurée de conserver son influence, mais peut-être que celle-ci ne se focalisera plus forcément sur l'Afrique. Des rééquilibrages géopolitiques se font en permanence dans cette mondialisation qui ne cesse d'évoluer à toute vitesse. Mais si l'Afrique veut sortir des luttes d'influence aux relents néocolonialistes entre puissances étrangères (la France, la Chine et les Etats-Unis sont tous concernés sans distinction), elle devra compter sur l'aspiration de ses propres peuples à se forger un autre avenir que celui que leur imposent leurs élites.

    Serge MICHEL, Michel BEURET, Paolo WOODS, 2008, La Chinafrique. Pékin à la conquête du continent noir, Grasset, Paris, 362 pages, 19,50 euros.

    Source:mediapart.fr

    « Chronique d’un désert annoncéL'Afrique à l'heure chinoise »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , ,