• L'uranium du Niger : où est le problème ?

    Par Bernard Desjeux
    (reportage texte et photos, mars 2005)

    Exploiter le minerai d'uranium est dangereux : rayons Gamma, poussière, gaz radon. Il y a un doute sur les conséquences de cette activité pour les personnes et pour l'environnement. L'ONG Aguerin'man demande une étude par une société indépendante pour lever les doutes.

    Le Niger est le troisième producteur mondial d'uranium (8 % loin derrière le Canada et l'Australie) et pourtant c'est un des pays les plus pauvres du monde où 70 % de la population a moins de 20 ans. L'uranium représente aujourd'hui environs 35 % des exportations du Niger(80 % en 1970), 5% du PNB sans compter toutes les activités induites : sous-traitants, commerce, artisanat, tacherons... C'est à la fin des années soixante que la Somaïr (société des mines de l'Aïr) commence l'exploitation d'un gisement de minerai d'uranium, puis la Cominak en 1974 à Akokan. Les cours de l'uranium sont au plus haut (60 000 F/CFA le kg en 84/85) pour une production d'environs 2000t. 250 expatriés vivaient dans la cité construite par la société, on l'appelait, le " petit Paris " magasins directement approvisionnés de France, hôpital le plus perfectionné du pays, restaurants piscine, Arlit a des allures de ville de western. Une ville " induite " se crée en marge de la cité : les bâtiments administratifs, la poste, des banques, station service, gare routière, un marché puis à la périphérie, le village carton celui des tâcherons, des parents d'ouvriers qui espèrent gagner quelques sous. En quelques années là où il n'y avait qu'un désert habité par des chameaux transhumants se constitue une agglomération de 60 000 habitants venant de tous le pays chercher fortune. À l'euphorie des années 70 a succédé un ralentissement de moitié de la production (1000 t) correspondant à un effondrement des cours (20 000 FCFA le kg) et a de sérieuses compressions de personnel (de 2000 à 600 employés) Aujourd'hui, la situation est stabilisée il n'y a plus que quelques expatriés, les cadres étant Nigériens et les cours de l'uranium remontent légèrement. L'exploitation par la Somaïr se fait à ciel ouvert tandis que la Cominak exploite la plus grande mine souterraine au monde de ce type à 250 mètres de profondeur. Les risques de contamination sont : les rayons Gamma, le gaz Radon, les poussières. La radioprotection et les contrôles sont effectués par la même société ALGAD

    Les problèmes liés à l'exploitation des mines d'uranium sont de trois ordres :

    1) Sur le site même au nord de la ville. Pendant longtemps la radioprotection était sommaire et les soucis d'environnement liés aux résidus stériles d'exploitation marginaux. La teneur en minerai est de 3/1000. Au début les mesures de protection et les instruments de mesure rares. Ce sont les postes les plus exposés qui posent le plus de problèmes : concassage, usine. Les travailleurs ne doivent pas être exposés à plus de 20msv.(millisievert) en moyenne ce qui semble être le cas aujourd'hui Importants résidus d'exploitation radioactifs à l'air libre et bassin de décantation de boues d'acide sulfurique. Aujourd'hui après trente ans il n'existe pas vraiment d'état de santé des travailleurs. Qu'en est-il de ceux exposés depuis vingt ou trente ans ? Difficile à dire car beaucoup sont rentrés chez eux très loin d'Arlit, beaucoup sont morts dans l'anonymat. On remarque cependant un fort taux de mortalité après la retraite et de nombreux cas d'hypertension mais il est difficile d'attribuer de façon formel ces pathologies à une contamination.

    2) En ville : Nous sommes en plein désert, les vents dominants vont d'est en Ouest, la ville est au sud, si le vent tourne... Un trafic de métaux ayant servi à la mine porteurs de radioactivité sert à la construction des maisons et à différentes utilisations. Il semble que beaucoup de ces métaux récupérés sur des engins soient recyclés par la douane jusqu'au Nigéria. Aujourd'hui les mesures en ville doivent être inférieures à 1 MSV ce qui semble être le cas d'après nos mesures certains métaux ont cependant été mesurés à 40 msv.(millisieverts)

    3) La principale pollution à notre avis vient de l'existence même de cette ville avec une consommation excessive de fourrage (afaso), de bois entraînant la désertification, de l'eau avec une diminution notoire de la nappe fossile, pollution des jardins construits artificiellement sur un plateau argileux (banco) et arrosés avec de l'eau de récupération. Risques de Typhoïde. Même l'imam de la grande mosquée achète l'eau à Agadez. Bassin de rétention véritable nid à moustiques vecteurs du paludisme inconnu dans cette région jusqu'alors. Cette maladie transmise par les anophèles a été importée du sud et l'on note une recrudescence au moment des retours de congé, nombreux cas de tuberculose Accidents de la route, prostitution, trafic de marchandises important avec l'Algérie, passeurs clandestins de voyageurs en provenance d'Afrique noire à destination de l'Europe. Corruption des douaniers (pour un transport de trente passagers, il faut l'équivalent du prix de 7 passagers pour payer les autorisations et la corruption).

    Problèmes sociaux-culturels : Les touaregs premiers occupants de ces territoires arides (200 mm de pluie /an) ont été déstabilisés dans leur mode de vie : transhumance, pression démographique... sans avoir de contreparties. Ce fut une des causes de la rébellion des années 90. Les accords de paix prévoyaient l'embauche de 350 touaregs chiffre impossible à réaliser en pleine récession. Profitant du flux de camions approvisionnant la mine. La mine importe 40 000 t (matériel, intrans, soufre) et exporte 2 000 t (uranate de soude) Les jardins de l'Aïr se sont particulièrement développés et exportent vers le sud : oignons, pommes de terre, tomates... également exportation de bétails (viande et peaux) Aujourd'hui le village carton s'est transformé en plusieurs " boukoki " dont beaucoup de maisons sont en dur (banco).

    Demande d'information : L'ONG Agherin'man (bouclier de l'âme) demande une enquête indépendante des risques encourus par les travailleurs et les populations. Sollicitée, la CRIIRAD (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité) s'est vue confisquer ses appareils de mesure à l'entrée du territoire du Niger. L'association Sherpa est également venue enquêter. Il est clair que le manque d'informations indépendantes de la part des sociétés laisse la place à toutes les suppositions. Si l'on cache quelque chose, c'est qu'il y a un problème. Ce qui est clair c'est que le mot uranium déclenche des passions dans tous les sens et qu'il fait très peur. Les réserves de la mine actuelle sont de l'ordre de 10 à 13 ans. Le petit lapin est sorti, qui le rattrapera ?
    A suivre...
    Source:JNE

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